Les entreprises de la bio face à la croissance : comment se développer sans perdre ses valeurs ?

de | 24 juillet 2015

Bon nombre d’entre-vous vont partir ce soir en vacances. Après l’effort le repos, l’occasion de vous poser la question de votre rôle dans la filière bio. Prenez quelques minutes pour regarder et écouter cette vidéo, elle vous rappellera pourquoi nous travaillons dans la bio.

4e Forum PME & Développement durable

Les 11 et 12 mai derniers s’est tenue à Saint-Martin-de-Londres (Hérault), la 4e édition du Forum PME & Développement Durable, organisé cette année par la société Arcadie de Méjannes-lès-Alès dans le Gard, réunissant plus de 50 chefs d’entreprises de la Bio.

Rythmée par plusieurs présentations faites par des intervenants de qualité, par des témoignages et des ateliers de travail en commun, cette rencontre a été l’occasion de réfléchir de façon concrète sur la compatibilité de la bio avec le système capitaliste qui régit de nos jours la quasi-totalité de l’économie planétaire.

Un nouveau monde qui appelle à un « capitalisme conscient »…

Capture d’écran 2015-07-24 à 16.08.16Les deux journées de travail ont débuté avec une riche matière à réflexion : une longue et passionnante conférence de Raj Sisodia, professeur d’économie au Babson Collège (Wellesley, Massachusetts), qui a retracé en quelques tableaux l’histoire du développement économique de l’humanité, remettant l’apparition du capitalisme dans son contexte historique.

Soulignant les aspects positifs apportés au développement de la société humaine par la révolution industrielle (au XIXe siècle) et surtout par la liberté d’entreprendre – la liberté allant en général de concert avec un enrichissement global des populations – Raj Sisodia a cependant souligné les dérives certaines de ces nombreux « patrons autocrates », pour qui le profit maximal et l’intérêt des actionnaires sont les seules choses qui comptent… Avec pour résultat une défiance générale envers le « grand capital », défiance ayant un énorme coût économique et sociétal.

Au travers de quelques exemples précis, il a ensuite montré les changements majeurs de notre monde survenus depuis la fin des années 1980, changements entre autres accélérés par une meilleure éducation des individus et par un environnement hyper-connecté où tout finit par se savoir, et instantanément. L’homme est ainsi aujourd’hui de plus en plus « conscient » de ce qui se passe autour de lui.

Dans ce nouveau monde apparu depuis une génération, période charnière cruciale comme il ne s’en présente que rarement selon Raj Sisodia, pour continuer à prospérer dans le futur, l’entreprise doit aujourd’hui changer de « système d’exploitation » (au sens informatique du terme), c’est-à-dire adopter un nouveau modèle de fonctionnement. Déjà adopté par certaines grandes entreprises, ce nouveau modèle doit selon lui s’appuyer sur ce qu’il appelle les quatre piliers fondamentaux du « capitalisme conscient », qui sont :

  1. un « but supérieur », à savoir un objectif altruiste, bénéficiant au plus grand nombre et pas seulement à certains ;
  2. la prise en compte de toutes les « parties prenantes » (collaborateurs, fournisseurs, clients, banquiers, etc., et aussi bien sûr l’environnement), qui doivent être considérés comme des buts en tant que tels, et non comme des moyens, et intégrés sur la base d’une relation gagnant-gagnant ;
  3. un « leadership conscient », dépassant le principe du « commander et contrôler » ou de « la carotte ou le bâton », se concentrant sur la création de valeurs permettant d’harmoniser les intérêts de toutes ces parties prenantes ;
  4. une « culture consciente », c’est-à-dire une philosophie (valeurs, principes et pratiques mise en oeuvre) servant de base au tissu social des affaires, afin de relier entre elles toutes les parties prenantes.

Cette nouvelle approche est pour Raj Sisodia la seule façon d’affronter le futur, entre autres parce que les ressources naturelles de notre planète sont limitées.

 

… et à une nouvelle évaluation de l’économie par la « comptabilité bénéfique »

Capture d’écran 2015-07-24 à 16.08.34En « écho » à la présentation de Raj Sidodia, Patrick Viveret économiste et philosophe, a lui aussi souligné combien le monde a radicalement changé depuis les années 90, nécessitant une nouvelle façon de penser, en particulier dans les domaines de l’éthique et de l’écologie. Pour lui, la bonne attitude consiste à associer le meilleur de la modernité (connaissance, libertés, droits humains fondamentaux) avec le meilleur des sociétés traditionnelles, notamment la connexion avec la nature, le sens fondamental des actions humaines et le lien social. Ceci bien sûr sans retour en arrière vers une « avant-modernité » du type intégriste ou fondamentaliste, mais bien dans un mouvement « d’après-modernité ».

Rapporté à la gestion d’une entreprise, cela signifie que celle-ci ne peut plus se contenter d’une simple comptabilité financière, mais doit – pour être en harmonie avec ce nouveau monde qui se dessine – utiliser trois autres « cadrans », dans le cadre du concept de la « comptabilité bénéfique  », cadrans qui doivent être en harmonie :

  • une « comptabilité écologique » : les bénéfices et pertes pour l’environnement dus à l’activité de la société ;
  • une « comptabilité sociale » : les bénéfices et pertes pour les collaborateurs (et toutes les autres parties prenantes) ;
  • une « comptabilité qualitative », prenant en considération ce qui est source de bénéfices ou de pertes de valeurs au sens de « forces de vie », qui peut porter sur un patrimoine immatériel, culturel par exemple.

Sachant que pour la gestion de ces différents « cadrans », il y a nécessité de mettre en place des groupes d’évaluation, de délibération, où doivent être jaugées tous les évènements qui « font valeur » pour chaque cadran.

Pour Patrick Viveret, ce nouveau monde inévitable (et indispensable) est en grande partie déjà présent, sous la forme d’une « germination créative », modèle de la société de demain, illustré par de nombreuses initiatives, comme justement celles du monde de la Bio.

IMG_7462Patrick Viveret expliquant les principes de la « comptabilité bénéfique ».

 

Témoignages, réflexion commune et suggestions pratiques

En parallèle à ces interventions magistrales, les participants ont pu confronter les idées soulignées par Raj Sisodia et Patrick Viveret à leur propre parcours. Ce fut notamment le cas avec les témoignages de plusieurs chefs d’entreprises (Didier Perréol / Ekibio, Bernard Storup / Nutrition & Nature, Frédéric Grünblatt / Vitafrais et Luc Ronfard / Lou Bio), témoignages qui ont montré qu’il n’y a de toute évidence pas de « modèle unique » pour la création et l’évolution d’une entreprise de la bio, mais qu’il y a en général au départ une « part d’inconscience », rapidement confrontée avec la réalité du monde des affaires.

Capture d’écran 2015-07-24 à 16.09.18Cette confrontation fut encore plus intense au cours de 5 « ateliers d’échanges », reprenant les thèmes développés par Raj Sisodia et Patrick Viveret : capital et indépendance financière, comptabilité bénéfique, Les 4 piliers du Capitalisme Conscient, le but élevé de l’entreprise et les « parties prenantes ». Chaque atelier a désigné ensuite un rapporteur qui a présenté à l’ensemble des participants le résumé des échanges, une conclusion générale étant faite sous la houlette de Philippe Leconte, Président de Nef Investissement et fondateur de l’Université Citoyenne de l’Économie Fraternelle.

De nombreux points communs sont ainsi ressortis des différents ateliers, dont le besoin de groupes d’échange au sein des entreprises (intégrant les parties prenantes qui doivent toutes pouvoir se faire entendre), travaillant selon une méthode de travail précise (comptabilité bénéfique), dans une « culture consciente » (sur laquelle il faut communiquer) avec au final l’idée de faire apparaître progressivement le « but supérieur » de l’entreprise, idée partagée à transmettre ensuite au plus grand nombre. Des idées somme toute pratiques et applicables immédiatement.

L’ensemble des participants a confirmé l’importance de travailler en réseau, le présent Forum étant en ce sens un excellent exemple. Car la Bio elle-même doit mettre dans la lumière son propre « but supérieur », afin de bien savoir ce qu’elle est aujourd’hui, et ainsi définir la direction qu’elle doit prendre demain.

Autant de raisons fortes qui ont fait que la décision a été prise d’inviter encore plus d’entreprises de la Bio à une 5e édition du Forum PME & Développement durable en 2016.

Une réflexion au sujet de « Les entreprises de la bio face à la croissance : comment se développer sans perdre ses valeurs ? »

  1. magny

    Problématique vraiment intéressante mais difficile à résoudre dans les formes juridiques classiques (entreprise en nom propre, société).
    Si la préoccupation est l’interdépendance, la conscience, le collectif, la forme juridique doit en être le reflet : la coopérative semble être la plus adaptée.

    On en voit peu…

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