Fer de lance de la recherche en agriculture bio, l’Itab est en péril (Source : reporterre.net)

de | 6 février 2020

L’Institut de l’agriculture et de l’alimentation biologiques (Itab) est en crise, au moment même où la bio est reconnue comme une voie d’avenir pour l’agriculture. Les auteurs de cette tribune craignent que cet affaiblissement «  laisse la place à une privatisation de la recherche appliquée en agriculture biologique, alors que ce sont des enjeux d’intérêt public qu’elle doit résoudre  ».

La liste des organisations signataires de cette tribune se trouve à la fin du texte.


Présent depuis 1982, l’Institut technique de l’agriculture biologique (Itab), récemment renommé Institut de l’agriculture et de l’alimentation biologiques, vit depuis plusieurs mois une situation aux conséquences désastreuses pour les salariés et pour le développement de l’agriculture biologique. Celle-ci connaît pourtant sa plus grande dynamique jamais observée à ce jour et a plus que jamais besoin de structures d’appui, d’accompagnement et de recherche.

Des difficultés financières, s’expliquant notamment par une moindre contribution de la profession agricole par rapport aux autres instituts techniques agricoles et par un financement sur projets, sans garantie de ressources pérennes, en seraient à l’origine. Elles ont conduit le conseil d’administration à décider d’une mise en redressement judiciaire, accompagnée de deux licenciements brutaux, alors que nous restons convaincus que d’autres solutions auraient pu être réfléchies collectivement. Le prix de ce redressement judiciaire est lourd : six autres licenciements, conduits sans organiser de relais pour les missions assurées par ces salariés, auxquels s’ajoute la démission de deux autres salariés. La gestion des relations avec les salariés, à l’encontre du principe d’éthique qui est pourtant l’un des principes clés de l’agriculture biologique, a conduit à la démission de trois membres du Conseil scientifique.

Au total, l’organisme qui comptait 28 salariés en mai 2019 a perdu environ un tiers de son effectif en moins d’un an. Le conseil d’administration a connu des départs et évictions qui interrogent quant à sa capacité à représenter désormais la diversité de l’agriculture biologique : actuellement n’y siègent plus ni les chambres d’agriculture, ni la FNSEA, ni la Confédération paysanne, ni Nature et Progrès.

L’institut a agrégé des compétences pointues et produit des travaux de recherche appliquée originaux

L’Itab a obtenu officiellement les qualifications d’institut technique agricole en 2012, et d’institut technique agro-alimentaire en 2018, le ministère de l’Agriculture reconnaissant ainsi son positionnement sur l’ensemble du système alimentaire. Contrairement aux autres instituts techniques agricoles segmentés entre filières de production (céréales, fruits et légumes, ruminants, monogastriques, vigne et vin, etc.), il présente l’originalité de couvrir l’ensemble des productions et des filières bio. Ceci se justifie par l’essence même de l’agriculture biologique dont les systèmes plus diversifiés répondent le mieux à l’absence d’utilisation d’intrants de synthèse.

En presque quarante ans, l’institut a agrégé des compétences pointues et produit des travaux de recherche appliquée originaux. Son approche transversale, multi-filières, couvrant l’amont et l’aval, lui permet d’avoir, sur les questions clés de l’agriculture biologique, une vision large et systémique, valorisant la combinaison de leviers et laissant une large place aux rôles et savoirs des acteurs. Ses activités s’appuient sur les compétences de partenaires multiples, acteurs de la recherche et du développement et praticiens, agriculteurs en tête. L’Itab est unanimement reconnu, aux niveaux national, européen et international, comme l’organisme coordonnant la recherche-expérimentation en agriculture biologique en France, et est régulièrement sollicité pour accompagner le ministère de l’Agriculture comme d’autres institutions publiques.

Enfin, non seulement il alimente la recherche en agriculture biologique et pour l’agriculture biologique, mais il est force de proposition pour toute agriculture en transition agroécologique. Il a été pionnier sur des thématiques comme l’utilisation maîtrisée de substances naturelles peu préoccupantes, la diversification des productions en fermes maraîchères ou en polyculture-élevage, ou encore l’utilisation de procédés «  doux  » en transformation des produits alimentaires.

Nous souhaitons que l’Itab puisse continuer à jouer son rôle clé au sein de l’agriculture biologique

Alors que les preuves scientifiques s’accumulent concernant l’impact de certains pesticides sur l’étendue et le rythme accéléré de l’érosion de la biodiversité et l’impact des modes de production et de consommation dominants sur la santé et sur l’environnement, alors qu’il est indispensable d’accompagner les conversions des fermes et des filières, nous estimons que c’est une erreur stratégique d’évincer des personnes parmi les plus expertes en France sur ce sujet. Nous exprimons notre soutien à ces huit salariés licenciés, Laurence, Catherine, Geneviève, Bruno, Blaise, Agnès, Aude et Marc avec qui nous, chercheuses et chercheurs, avons collaboré depuis des années. Nous exprimons aussi notre soutien aux salariés qui restent et qui doivent gérer cette phase de transition dans un contexte d’effectif réduit et déstabilisé. Nous craignons que l’affaiblissement de l’Itab ne laisse la place à une privatisation de la recherche appliquée en agriculture biologique, alors même que ce sont des enjeux d’intérêt public qu’elle doit aider à résoudre.

Nous estimons aujourd’hui urgent et essentiel de s’interroger sur l’évolution du modèle Itab :

• Quelles solutions pour sortir de la grave crise de gouvernance traversée par l’institut et retrouver une représentation large de l’agriculture et l’alimentation biologiques au conseil d’administration, garante du fonctionnement en réseau qui a fait ses preuves jusqu’ici  ?

• Quelles modalités de construction des orientations de la recherche de l’institut avec les salariés et avec les partenaires  ?

• Quelle implication des pouvoirs publics et de la profession agricole pour une montée en puissance des effectifs, indispensable pour accompagner le développement de la bio  ?

Nous souhaitons que l’Itab puisse continuer à jouer pleinement son rôle clé au sein de l’agriculture biologique en France, dans une gouvernance revue et à nouveau plurielle, dans le respect des valeurs de l’agriculture biologique, au service de tous les citoyens qui attendent un changement de modèle agricole en France.

  • Liste des signataires :
    Dominique Desclaux, agronomie et génétique
    Marion Desquilbet, économie
    Claire Lamine, sociologie
    Bernard Rolland, agronomie et sélection
    Aude Alaphilippe, agronomie
    Christine Aubry, agronomie
    Rémy Ballot, agronomie
    Fabienne Barataud, géographie
    Julia Baudry, épidémiologie de la nutrition
    Nicolas Beaudoin, agronomie
    Laurent Bedoussac, agronomie
    Stéphane Bellon, agronomie
    Marc Benoit, agro-économie
    Marie-Hélène Bernicot, agronomie
    Michel Bertrand, agronomie
    Gilles Billen, biogéochimie
    Christophe Bonneuil, histoire
    Hélène Brives, sociologie
    Florian Celette, agronomie et agroécologie
    Marianne Cerf, ergonomie
    Pascale Chalier, sciences biologiques et alimentaires
    Nathalie Couix, sciences des organisations
    Pascal D’hour, zootechnie
    Ivan Dufeu, gestion
    Arnaud Dufils, agronomie
    Lucie Dupré, anthropologie
    Michel Duru, agronomie
    Jérôme Enjalbert, généticien
    Anthony Fardet, alimentation préventive et holistique
    Philippe Fleury, géographie
    Damien Foissy, agronomie
    Eve Fouilleux, science politique
    Yvan Gautronneau, agronomie
    Karine Germain, systèmes d’élevage avicole
    Isabelle Goldringer, génétique des populations
    Laurence Guichard, agronomie
    Laurent Hazard, agroécologie
    Jean-Louis Hemptinne, écologie et didactique de l’écologie
    Stéphane Ingrand, zootechnie des systèmes d’élevage
    Gwénaëlle Jard, technologies alimentaires
    Claire Jouany, agronomie
    Emmanuelle Kesse-Guyot, épidémiologie de la nutrition
    Amelie Lefèvre, agronomie
    François Léger, agroécologie
    Chantal Loyce, agronomie
    Danièle Magda, écologie
    Marie-Angélina Magne, zootechnie système
    Guillaume Martin, agronomie
    Gilles Martel, zootechnie
    Safia Médiène, agronomie
    Catherine Mignolet, agronomie des territoires
    Christian Mouchet, économie rurale
    Mireille Navarrete, agronomie
    Thomas Nesme, agronomie
    Guillaume Ollivier, sociologie
    François-Xavier Oury, sélection
    Joséphine Peigné, agronomie
    Elise Pelzer, agronomie
    Thomas Poméon, économie
    Raymond Reau, agronomie et conception innovante
    Marie-Hélène Robin, agronomie
    Muriel Valantin-Morison, agronomie
    Hayo Van der Werf, agronomie
    Jean-François Vian, agronomie
    Audrey Vincent, géographie
    François Warlop, agronomie
  • Signataires ajoutés le 3 février, à la parution de la tribune :

Alain Baranger, génétique et phytopathologie
Aude Barbottin, agronomie
Cécile Brès, génétique et amélioration des plantes
Stéphanie Cluzet, biologiste
Juliette Cognié, zootechnie
Anne Collin, physiologie animale et systèmes d’élevage
Xavier Coquil, ergonomie et agronomie
Geneviève David, agronomie
Thomas Delattre, biologie
Céline Domange, santé animale et sécurité sanitaire
Emma Forst, génétique
Thierry Gidenne, systèmes d’élevage
Ghylène Goudet, élevage porcin durable
Marie-Hélène Jeuffroy, agronomie
Marianne le Bail, agronomie
Valérie Le Corre, génétique des populations
Anne Mérot, agronomie
Lucile Montagne, zootechnie
Kevin Morel, agronomie
Maria Pellicer-Rubio, zootechnie
Servane Penvern, agronomie
Caroline Petit, agronomie des territoires
Frédérique Santi, génétique des arbres
Anne Silvestre, santé animale
Vincent Thénard, zootechnie et agroécologie

Source : https://reporterre.net/Fer-de-lance-de-la-recherche-en-agriculture-bio-l-Itab-est-en-peril

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